Cinema Politica a vu le jour à l’Université Concordia de Montréal en 2003, comblant ainsi une lacune dans le monde de la diffusion cinématographique contemporaine. Entre l’avalanche de multiplexes et la programmation sélective des cinémas de répertoire, on constatait une absence notable de documentaires politiques audacieux dans l’écosystème. Au cours des années suivantes, Cinema Politica s’est donné pour mission de contester les discours politiques néolibéraux, de donner la parole aux histoires méconnues et de soutenir le cinéma documentaire indépendant. Le projet a pris une dimension internationale, rassemblant des dizaines de sections à travers le monde, qui projettent toutes des films politiques percutants lors de projections communautaires gratuites et ouvertes au public. Vingt ans après ses débuts, Cinema Politica reste fidèle à son objectif : trouver la voie vers un avenir libéré, pavée par la rencontre entre le cinéma et l’activisme. Pour célébrer cela, nous avons sélectionné un film pour chaque année d’existence de Cinema Politica, afin de rappeler les souvenirs, les récits et les solidarités marquants.
THE CORPORATION (2003)
The Corporation est un film qui a fait sensation sur la scène du documentaire en 2003, au moment même où Cinema Politica en était à ses débuts. L’idée centrale selon laquelle « la corporation » était un psychopathe, explorée à travers des séquences inventives et ludiques associées à des entretiens approfondis avec des acteurs de l’industrie et des militants, a été une véritable révélation et un véritable plaisir. Nous avons invité le co-réalisateur (et désormais partisan de longue date de CP) à une projection à guichets fermés au légendaire cinéma H-110 de l’Université Concordia pour la première citadine de ce documentaire audacieux qui faisait monter la tension chez les conservateurs à travers tout le Canada. Mark a animé une discussion très animée après la projection, vêtu d’un costume rouge assorti d’une mallette de la même couleur, d’une queue de diable et d’une auréole (symbolisant le double statut de l’entreprise : un acteur bienveillant en apparence, mais une entité rapace en réalité). Alors que 700 personnes sortaient en masse d’un événement de près de trois heures sur le campus, nous savions deux choses : ce film et CP continueraient à susciter des discussions et à mobiliser les communautés à travers le pays.
TWO WORLDS COLLIDING (2004)
Saskatoon, janvier 2000. La ville était en proie à un hiver rigoureux, balayée par des vents glacials. Darrell Night, un Cris d’une trentaine d’années, a été interpellé par deux policiers puis abandonné dans la banlieue glaciale de la ville, laissé pour mort par le froid. Si Night a miraculeusement survécu à cette tentative d’exécution, de nombreux civils autochtones ont été tués lors de « starlight tours » : une pratique de longue date consistant pour la police à abandonner délibérément des Autochtones par des températures négatives. Le premier film de Tasha Hubbard, TWO WORLDS COLLIDING, à la fois troublant et essentiel, examine cette pratique raciste dans la Saskatchewan du début des années 2000, mettant en lumière le rôle des forces de l’ordre en tant que bras armé de la suprématie blanche. À travers des images glaciales obsédantes et des paysages urbains imprégnés de bokeh, Hubbard brise le « mur bleu » de la solidarité policière, révélant les vérités d’un système judiciaire raciste et réclamant réparation pour ses victimes autochtones. Au fil de sa carrière, Hubbard est devenue l’une des documentaristes autochtones les plus incontournables du Canada ; Cinema Politica a eu l’honneur de présenter son premier chapitre, une œuvre remarquable.
THE REAL DIRT ON FARMER JOHN (2005)
Il y a quelque chose de sublimement transgressif chez un agriculteur vêtu d’un boa rouge à plumes qui sillonne les champs boueux au volant d’un tracteur. Farmer John, alias John Peterson, est le protagoniste principal de cette comédie subversive mettant en scène un agriculteur du Midwest américain qui cherche, avec un zèle et un panache tout à fait appropriés, à allier la culture alimentaire à l’art politique. Peterson met en place une AMAP (Association pour le maintien d’une agriculture paysanne) baptisée Angelic Organics, qui sert à la fois de centre agricole et de pôle révolutionnaire d’un genre que l’Illinois n’avait jamais connu auparavant. L’art de la performance et la culture des champs se partagent l’écran dans ce documentaire ludique et plein d’entrain sur le travail et le jeu, l’identité et la politique. Alors que ses voisins n’appréciaient guère les excentricités de Peterson et de sa bande, le public du CP s’est délecté de la célébration de l’expression insouciante et de l’attention radicale que propose le film.
OCCUPATION 101: VOICE OF THE SILENCED MAJORITY (2006)
Le film OCCUPATION 101, réalisé par les frères Sufyan Omeish et Abdallah Omeish, est un témoignage inestimable sur les mouvements de solidarité avec la Palestine qui ont vu le jour après la deuxième Intifada. Monté à l’aide d’un montage numérique viscéral, dans le style du milieu des années 2000, le film retrace l’histoire déchirante de l’occupation de la Palestine, de la déclaration Balfour à la désinformation médiatique actuelle, et déplore la perte d’une Palestine où les Juifs vivaient autrefois en paix parmi les Arabes. À travers des entretiens avec des universitaires (dont Noam Chomsky et Ilan Pappe), des militants des droits humains et des chefs religieux, OCCUPATION 101 met en lumière la situation du XXIe siècle marquée par le déplacement massif et le nettoyage ethnique des Palestiniens ; si l’information sur Israël et la Palestine n’a jamais été aussi largement diffusée, elle n’a jamais non plus été autant manipulée pour mettre en avant les récits sionistes et faire taire l’opposition. Aujourd’hui, les avertissements des frères Omeish concernant une sphère médiatique qui fabrique le consentement au génocide ne font que gagner en pertinence alors que l’extermination des Palestiniens atteint des sommets barbares.
THE LITTLE BLACK SCHOOL HOUSE (2007)
Dans ce documentaire classique, la cinéaste néo-écossaise Sylvia Hamilton tisse un récit autour de la ségrégation, retraçant l’héritage d’élèves noirs négligés par les systèmes éducatifs et l’histoire des Noirs canadiens occultée des programmes scolaires. Avec tendresse — et la légèreté apportée par la bande originale réconfortante du légendaire pianiste de jazz Joe Sealy —, Hamilton présente la pédagogie comme un outil de résistance au racisme institutionnel. Grâce à la voix off omnisciente de l’école éponyme, le film devient un véritable recueil de l’histoire des Noirs canadiens, dévoilée à travers des témoignages, des photos d’archives, des lettres et des documents législatifs. Hamilton met en parallèle les anecdotes affectueuses des personnes interviewées sur leurs professeurs noirs bien-aimés et les récits horribles de la ségrégation légalisée et de la suprématie blanche inscrite dans la Constitution. THE LITTLE BLACK SCHOOL HOUSE est un bilan épineux et doux-amer des pages sombres et souvent passées sous silence de l’histoire canadienne.
ENCERCLEMENT : LE NÉOLIBÉRALISME PREND LA DÉMOCRATIE AU PIÈGE (2008)Ce n’est pas tous les jours qu’un film en noir et blanc de deux heures et quarante minutes, composé principalement d’interviews, vient dynamiser le débat politique et attiser la flamme de la solidarité. Le traité sobre et austère de Richard Brouillette sur la mainmise de cette idéologie (et de ce ensemble de politiques) pernicieuse connue sous le nom de néolibéralisme sur tous les niveaux de la société est révélateur et instructif. Ce film aux multiples niveaux, plusieurs fois primé, explore l’histoire, les mécanismes, les effets et les répercussions, et l’on pourrait dire l’ADN même du néolibéralisme et la manière dont il en est venu à dominer le monde. En tant qu’antithèse de la solidarité, nous avons été bouleversés par ce projet stupéfiant, et encore plus ravis de collaborer avec Brouillette, un cinéaste politique s’il en est, bien au-delà des premières projections de son chef-d’œuvre.
THE COCA-COLA CASE (2009)
CP a reçu de nombreuses lettres au fil des ans, mais celle de la redoutable équipe juridique new-yorkaise de Coca-Cola remporte la palme. Il semblerait que la société ait eu vent de notre projet de tournée pour présenter le documentaire d’investigation explosif de Carmen Garcia et German Gutierrez, deux cinéastes montréalais, et nous ait ordonné de « cesser et de nous abstenir ». Nous avons fait ce que toute organisation militante organisatrice de projections aurait fait et avons immédiatement contacté les médias. Cette histoire à la David et Goliath, où une immense multinationale menace une petite association à but non lucratif au Canada, a contribué à attirer des foules immenses aux projections de THE COCA-COLA CASE à travers le pays. Le public a pris conscience des agissements terribles de l’entreprise dans ses usines d’embouteillage en Amérique latine, où les dirigeants syndicaux sont régulièrement harcelés, enlevés et assassinés. Sous la plume habile de Garcia et Gutierrez, cette sordide histoire de cupidité et de malversations d’entreprise a contribué à renforcer les mouvements sociaux et les campagnes (telles que Killer Coke) qui se multiplient contre cette entreprise qui bafoue les droits humains et l’environnement.
WATER ON THE TABLE (2010)
Si le capitalisme profane véritablement tout ce qui est sacré, ce n’était qu’une question de temps avant que l’eau ne devienne un enjeu central pour les entreprises avides. Au cours d’une année captivante, Liz Marshall suit Maude Barlow — militante canadienne pour l’eau et conseillère principale sur les questions de l’eau auprès du président de l’Assemblée générale des Nations unies — alors qu’elle mène un mouvement d’opposition contre le projet de décharge de North Simcoe. Barlow est fermement convaincue que l’eau doit être un droit public, à l’abri de toute ingérence du secteur privé. Tout au long du film, elle se heurte aux partisans du monde des entreprises américaines : des personnes qui favorisent délibérément la pollution massive et transforment l’eau, pivot de la survie humaine, en une marchandise. Derrière la caméra, l’approche stylistique de Marshall mêle modes d’observation, témoignages et plans obsédants d’abstraction liquide pour révéler un monde lié par des réseaux d’eau assiégés par des pilleurs capitalistes.
TUNNIIT: RETRACING THE LINES OF INUIT TATTOOS (2011)
La réalisatrice Alethea Arnaquq-Baril appréhendait de présenter son documentaire essentiel sur la renaissance des pratiques ancestrales de tatouage du visage et du corps chez les Inuits, et ce à juste titre. L’appropriation de l’art et de la culture autochtones par les colons est aussi ancienne que la colonisation, et le fait de partager son œuvre intime risquait de faciliter une exploitation accrue. Pourtant, après avoir gardé le film sous clé pendant cinq ans, Arnaquq-Baril a pris la décision audacieuse d’organiser une projection inaugurale au siège de CP, à l’Université Concordia, en 2016. Une salle comble (« le plus grand public jamais réuni », titrait un journal) pour un film plus ancien sur une pratique culturelle très particulière débordait d’énergie. Arnaquq-Baril a répondu à toute une série de questions lors de la discussion qui a suivi la projection, notamment à celle d’un spectateur non autochtone qui se demandait pourquoi il ne pouvait pas se faire faire un tel tatouage pour honorer la culture inuite. « Je vous suggère plutôt de vous pencher sur l’histoire de l’art de votre propre lignée », a répondu la réalisatrice. TUNNIIT retrace les pratiques ancestrales et les systèmes de savoir tout en explorant des espaces profondément personnels, émotionnels et familiaux, à la fois chargés d’émotion et joyeux. CP a été ravi de projeter ce film unique et de le diffuser à grande échelle.
GULABI GANG (2012)
« Gulabi » signifie « rose » en hindi. Pourtant, pour le Gulabi Gang, un collectif féministe d’autodéfense en Inde comptant des centaines de milliers de membres, le rose est aussi un symbole de résistance. Vêtues de saris roses et armées de lathis en bois, les membres du groupe mènent des manifestations non violentes, s’engageant à la fois pour la lutte de classe des Dalits et pour la libération des femmes. Le portrait poignant et inspirant de Nishtha Jain capture la mobilisation du Gulabi Gang à travers les paysages arides et ruraux du Bundelkhand, en Inde centrale. La région est en proie à des féminicides et à des oppressions quotidiennes, conséquences du système des castes. Avec une proximité saisissante, Jain filme les affrontements avec des patriarches réactionnaires, les conversations avec les familles des victimes et les recrutements au sein du Gulabi Gang. Alors que les protagonistes infatigables du film œuvrent pour une réforme juridique de grande envergure en Inde, GULABI GANG propose une critique stimulante et intersectionnelle où l’abolition du patriarcat et du système des castes vont de pair.
MY PRAIRIE HOME (2013)
Grand classique indémodable des programmateurs du CP, le documentaire musical de Chelsea McMullan nous fait découvrir les lieux, les pensées et les déplacements de Rae Spoon, musicien originaire de Calgary, au cours de son périple à travers les prairies canadiennes. Fruit d’une collaboration entre la réalisatrice et son protagoniste, MPH est un portrait plein de tendresse sur l’identité transgenre et le processus créatif. Entre les récits de traumatismes familiaux et le Canada conservateur, le film s’enrichit de numéros musicaux décalés, notamment des tableaux évoquant le bal de promo classique des adolescents. Le terme « excentrique » ne doit pas être pris à la légère : les excentricités de ce film, et de son personnage principal, sont élégantes et extatiques. Elles plongent le public dans un calme contemplatif malgré le mouvement constant caractéristique de tout road movie. CP a projeté ce classique musical et queer à Toronto, dans notre section du Bloor Cinema, et sans surprise, la salle était comble. Comme si le film ne suffisait pas, Spoon était également présent ; les membres du groupe ont défilé dans l’allée sous une ovation debout, sont montés sur scène et ont interprété quelques-unes de leurs chansons empreintes de soul.
VESSEL (2014)
Les progrès ne suivent pas toujours une courbe linéaire. Plus d’une décennie s’est écoulée depuis la sortie du documentaire explosif de Diana Whitten, *VESSEL*, et pourtant, l’accès à l’avortement à l’échelle internationale reste tout aussi (sinon plus) précaire. Le film retrace le projet audacieux de Women on Waves, qui consiste à proposer des avortements vitaux à des femmes du monde entier (par exemple en Irlande, en Équateur ou en Tanzanie). Contre la volonté de certains législateurs et conservateurs locaux, Women on Waves contourne les lois régionales sur l’avortement en pratiquant des interventions sur un navire néerlandais en eaux internationales (qui relève de la juridiction légale de son pays d’origine : les Pays-Bas). Tandis que leur clinique mobile sillonne les mers du globe, Rebecca Gomperts – sa capitaine déterminée – pratique des avortements, survit à des poursuites maritimes effrénées menées par les autorités et savoure de temps à autre une Heineken. VESSEL met en lumière les efforts considérables déployés par ses protagonistes pour garantir des services de santé reproductive sûrs, tout en défendant le droit international et sans frontières à l’autonomie corporelle.
3000 NIGHTS (2015)
Les forces sionistes peuvent bien lancer des frappes aériennes sans fin, provoquer des famines à grande échelle et emprisonner des populations entières, elles ne peuvent toutefois pas briser l’esprit de résistance palestinien. Se déroulant dans les années 1980 dans les quartiers de haute sécurité réservés aux femmes de la prison israélienne de Ramallah, le drame captivant de Mai Masri (inspiré de récits réels de détenues) retrace l’arrestation injuste et la condamnation à huit ans de prison d’une enseignante palestinienne enceinte. Entourée de barbelés et de grilles carcérales, elle trouve la solidarité auprès de ses codétenues, participe à une grève de la prison et élève son enfant derrière les barreaux, tout en conservant un esprit d’optimisme révolutionnaire. Avec un regard porté sur l’architecture carcérale (par exemple, des abstractions de clôtures grillagées et de murs de prison), le film suit la relation entre des détenues très différentes, alors que des relations initialement tendues se transforment en camaraderie. Bien que 3000 NIGHTS soit l’un des rares films de fiction du CP, il n’en est pas moins percutant ; le film distille avec passion l’importance de la solidarité et de la résilience face à un colonisateur impitoyable.
MIGRANT DREAMS (2016)
Les forces sionistes peuvent bien lancer des frappes aériennes sans fin, provoquer des famines à grande échelle et emprisonner des populations entières, elles ne peuvent toutefois pas briser l’esprit de résistance palestinien. Se déroulant dans les années 1980 dans les quartiers de haute sécurité réservés aux femmes de la prison israélienne de Ramallah, le drame captivant de Mai Masri (inspiré de récits réels de détenues) retrace l’arrestation injuste et la condamnation à huit ans de prison d’une enseignante palestinienne enceinte. Entourée de barbelés et de grilles carcérales, elle trouve la solidarité auprès de ses codétenues, participe à une grève de la prison et élève son enfant derrière les barreaux, tout en conservant un esprit d’optimisme révolutionnaire. Avec un regard porté sur l’architecture carcérale (par exemple, des abstractions de clôtures grillagées et de murs de prison), le film suit la relation entre des détenues très différentes, alors que des relations initialement tendues se transforment en camaraderie. Bien que 3000 NIGHTS soit l’un des rares films de fiction du CP, il n’en est pas moins percutant ; le film distille avec passion l’importance de la solidarité et de la résilience face à un colonisateur impitoyable.
DEFIANT LIVES (2017)
Au Royaume-Uni, aux États-Unis et en Australie, des collectifs d’activistes en situation de handicap se mobilisent et revendiquent leur humanité face à un monde discriminatoire qui les condamne souvent à l’internement, à l’incarcération, à la pauvreté et aux mauvais traitements. Le film exhaustif de la réalisatrice Sarah Barton retrace une longue histoire des mouvements modernes de protestation pour les droits des personnes handicapées, depuis les mobilisations contre les téléthons déshumanisants et paternalistes de Jerry Lewis pour la MDA jusqu’au « Capitol Crawl » en soutien à l’Americans with Disabilities Act. Barton replace le militantisme pour la justice en faveur des personnes handicapées dans le contexte d’autres mouvements sociaux (par exemple, l’organisation du Black Power par le Black Panther Party), mettant en lumière une lignée politique cruciale mais souvent négligée. À la fois critique des « alliés » valides fétichistes et témoignage inspirant de la résilience d’activistes handicapés inébranlables, le film palpitant de Barton retrace le parcours des personnes handicapées pour se réapproprier leur pouvoir d’action politique et être considérées comme des êtres humains à part entière dans un monde qui les a longtemps rejetées comme des êtres fragmentés et inférieurs.
THE FEELING OF BEING WATCHED (2018)
La surveillance est l’un des outils de répression préférés de l’empire américain. Au-delà des informations qu’elle permet de recueillir, la surveillance sème également la paranoïa au sein d’une communauté, pousse ses habitants à se replier sur eux-mêmes, étouffe toute dissidence et encourage l’autocontrôle. Dans son film troublant, la cinéaste et journaliste d’investigation algéro-américaine Assia Boundaoui explore l’histoire de la surveillance exercée par le FBI à l’encontre des Arabo-Américains, qui remonte bien avant le 11 septembre. Mêlant des documents d’archives sur microfilm et les récits de sa famille, Boundaoui explore les sinistres profondeurs de l’opération « Vulgar Betrayal » : un programme de surveillance du FBI qui ciblait son quartier majoritairement musulman, situé juste à la périphérie de Chicago, sous le prétexte de la « lutte contre le terrorisme ». THE FEELING OF BEING WATCHED suit l’engagement de Boundaoui à « surveiller les surveillants », déclenchant une campagne visant à dénoncer le panoptique abusif que les Arabo-Américains subissent depuis longtemps. Le résultat est un documentaire mobilisateur et révélateur.
OUR DANCE OF REVOLUTION (2019)
Un cortège de manifestants avance au ralenti sur Yonge Street, à Toronto, les poings serrés levés dans un nuage de fumée colorée. Né dans le contexte des manifestations Black Lives Matter des années 2010, le documentaire ambitieux et émouvant de Phillip Pike prend du recul pour retracer l’histoire foisonnante de la résistance noire et queer à Toronto. Retracent les traditions de l’activisme noir torontois, le film tisse ensemble l’héritage du Black Women’s Collective, de la Black Coalition for AIDS Prevention, des cultures locales de drag et de DJ, des communautés religieuses inclusives, et des luttes contre une Toronto Pride qui cherche à coopter et à assimiler la négritude à des fins lucratives. Chaque histoire de cette saga épique prend vie grâce à des témoignages saisissants, des photographies, des articles de journaux exhumés des archives et des performances artistiques éclectiques. Avec OUR DANCE, Pike compose une tendre élégie pour les vies noires perdues à cause du racisme structurel, imaginant la libération comme quelque chose qui jaillit lorsque les gens s’unissent – non seulement dans les rues, mais aussi dans les boîtes de nuit, lors de récitals de poésie et dans les cuisines.
NO VISIBLE TRAUMA (2020)
Si les analyses de la violence policière et de ses fondements suprémacistes blancs se concentrent souvent sur les commissariats américains, le Canada n’est pas à l’abri d’abus de pouvoir similaires. Au contraire, les mêmes pathologies gangrènent les commissariats et les centres d’appel canadiens, notamment l’épidémie de recours excessif à la force au sein du service de police de Calgary. Réalisé sur cinq ans, ce documentaire poignant de Robinder Uppal et Marc Serpa Francoeur relate trois actes de violence policière non provoqués à Calgary : le meurtre d’Anthony Heffernan, l’agression de Godfred Addai-Nyamekye et le fait qu’il ait été abandonné, insuffisamment vêtu, par un temps glacial, ainsi que le traumatisme crânien qui a ruiné la vie de Daniel Haworth, infligé par un agent. Le film mêle des images de caméras embarquées, de vidéosurveillance et d’hélicoptères à des entretiens avec des victimes ou les familles de victimes décédées, dépeignant avec tristesse des histoires de vies brisées ou volées par des policiers sans pitié. En l’absence de véritable responsabilité policière (l’ASIRT, l’organisme d’enquête, est dirigé par des collègues policiers), NO VISIBLE TRAUMA est un réquisitoire et un cri de ralliement pour la justice. Sorti en 2020, parallèlement aux débats post-George Floyd sur les violences policières et les solutions abolitionnistes, le film est devenu un élément essentiel du débat au Canada.
DEAR JACKIE (2021)
Après un bref passage chez les Royals de Montréal, en ligue mineure, Jackie Robinson a fait une entrée fracassante dans le monde du baseball professionnel et est devenu le premier joueur noir de la MLB, accédant à la célébrité en tant que premier but des Dodgers de Brooklyn. Pour beaucoup, Robinson incarnait l’idéal d’une société post-raciale, et Montréal s’est alors imprégnée de cette utopie : celle de briser la barrière raciale. Soixante-cinq ans après le passage de Robinson au Québec, le film envoûtant et épistolaire d’Henri Pardo, DEAR JACKIE, confronte un Montréal moderne détaché de toute réalité post-raciale. À travers une série de lettres visuelles adressées au membre du Temple de la renommée du baseball, décédé depuis longtemps, Pardo brosse un portrait collectif de la communauté noire d’aujourd’hui dans le quartier de la Petite-Bourgogne. Éclectique et ambitieux, le film explore les conditions de la négritude à travers une myriade de perspectives et de sujets : le baseball, la souveraineté alimentaire, les violences policières, la gentrification, etc. Sans jamais dénigrer Robinson lui-même, le film rejette sa mythologie symbolique en tant que précurseur de l’ère post-raciale. Au contraire, DEAR JACKIE révèle une ville contemporaine où les Noirs continuent de lutter contre les structures de leur asservissement, se battant pour la reconnaissance et la prospérité.
THE KLABONA KEEPERS (2022) « Ils ont volé les enfants à la terre. Aujourd’hui, ils volent la terre aux enfants », déclare Rhoda Quock, défenseuse de la terre, dans ce documentaire à la fois percutant et plein de compassion réalisé par Tamo Campos et Jasper Snow Rosen. Pour la nation Tahltan, l’histoire postcoloniale moderne reste marquée par un chagrin sans fin, des pensionnats indiens aux spoliations de terres illégales. À travers des entretiens sincères et des images tournées en première ligne des barrages, le film retrace la manifestation réussie, menée par les Autochtones, contre les tentatives des promoteurs industriels de s’emparer des Sacred Headwaters : une vaste région alpine du nord de la Colombie-Britannique et l’un des plus grands écosystèmes d’eau douce intacts d’Amérique du Nord. Si les protestations des Tahltans ont finalement abouti à un accord visant à protéger les 286 000 hectares de Klabona, le film ne s’achève pas sur une conclusion bien ficelée. Au contraire, la lutte pour protéger les terres autochtones contre les industries extractives se poursuit à travers l’Amérique du Nord, alors que la machine corporative continue de piétiner les écosystèmes préservés pour le profit.